1.L'herbe d'or se devinerait dans l'obscurité 

Les radicelles me mènent dans le monde chtonien, parcourir le réseau mycellaire.



L’herbe d’or se perçoit dans l’obscurité de ma maisonnée. Les radicelles agrippent le personnage mystérieux de derrière la porte par les pieds et l’emmènent parcourir le réseau micellaire sommeillant sous le parquet pour en extraire la lumière.

L’herbe d’or de la Golden Dawn. Dawn of my ashes, from above to the deepest below, my beloved. Ainsi les pensées de cette personne entêtée à ne pas se montrer face à moi me parviennent, avec l’écho des défunts de la forêt.

What lies beneath my feet comes to my sleep, with a new beat.

Mon sang s’expand dans ma cave utérine. Je sens mon ventre se gonfler, le lierre s’étirer et ramper jusqu’à mes cuisses. La paura non è amica mia. Il sangue ha freddo, non ce la faccio più a tenerlo. 

Mon empire féminin se souvient d’un événement pour lequel il crie sa soif de justice. Mon bas-ventre se fait douloureux.

Knock-Knock : deux coups rapides

Un silence de quelques secondes qui s’égrènent. Des graines de pavot sortent des interstices du parquet, telles des boules de suie velues et se dirigent à petits pas rapprochés et véloces à mes pieds. Je baisse la tête, engourdie par le froid qui a pris petit à petit ses quartiers dans mon corps. Mon regard se pose sur ces graines de pavot aux dimensions peu communes. Les graines de pavot ont des petits yeux blancs et attendrissants, nos regards se croisent en une focale qui fait naître un rai de lumière argentée aux reflets cuivrés. Mon bras droit sort de sa torpeur articulaire et saisit les graines de pavot, transportées par le faisceau lumineux. Nos regards viennent de tisser un lien précieux. Un lait d’avoine vient de naître dans la paume de ma main droite, par la magie de ma bague lemniscate en cuivre surmontée d’un cristal de roche aux inclusions laiteuses.

Drink. The poppy seeds will heal the lack of your memory. It will ease the pain you are going to get through. Do not worry, you are not alone in this.

J’aime l’invitation de cette voix féérique, douce et bienveillante. Je n’avais pas ressenti cette douceur sincère et si franche depuis des éons. Je sais que je vais devoir affronter des épisodes et des réminiscences désagréables voire très inconfortables mais je ne serai pas sans soutien émotionnel ni moral.

Knock.

Le déferlement du cortège des souvenirs, paroles, pensées, actes que j’avais eu l’habitude de mettre soit sous le tapis soit sous le parquet bien verrouillé dans un coffre en ébène attendait de pied ferme derrière cette porte.

La porte claque violemment et vient se ficher dans le mur, qui le retient. Une tempête glaciale, assourdissante et d’une amplitude inimaginable s’engouffre voracement dans l’entrée de ma maisonnée. Ma maisonnée est devenue un manoir effrayant, laissé à la merci des lianes de roses empoisonnées par les amours avortées ou laissées à l’abandon. Seul le poison de la haine n’avait pu permettre à ces lianes de trouver la force d’étouffer les gardiens de la maisonnée.

As the ashes of a broken heart and a splintered mind grow sour with revenge, the eve of a justice commanded by dark forces of Tartaros is glowing with fiery. The unquenched thirst for justice is throbbing like slamming door in the deepest trenches of hell.

Cette personne se présente à moi, moi qui suis maintenue fermement par les lianes sombres des roses de son ancien domaine.
Je ne sais encore comment va se dérouler ce tribunal dans l’entrée de ma maisonnée transformée pour ce moment suspendu peu conventionnel dans la forêt qui avait été jusque-là un havre de paix.




Un tourbillon de lumière, de bris de miroir d’obsidienne, et l’encre rouge amarante dans son encrier en quartz fumé se déploie sur ma sénestre. 

Dans une pièce à haut plafond aux boiseries chocolat et acajou vernies, les dorures scintillent légèrement, le feu dans l’âtre crépite par craquements irréguliers.

Memento vivi

Un cardinal sur le balcon prend son envol, je ne vois pas le ciel, il est peut-être crépusculaire. J’entends quelques gouttes d’une pluie naissante. Le feu crépite de plus en plus.

Memento mori.

Derrière la porte, dans mon dos, des harmonies d’un orgue s’échappent, presque étouffées par la distance et par les couloirs déformant les ondulations des notes. Chaque note morcelée me rappelle le contrat d’habitation que j’ai signé dans cette pièce dont je me souviendrai toujours. Le décorum s’était imprimé dans ma mémoire marmoréenne, la pluie en a effacé les clauses que je m’apprêtais à signer. Suis-je dans l’incarnation de ce moment suspendu ou suis-je revenue vivre cet épisode nécessaire pour comprendre ce qui se joue dans l’entrée de ma maisonnée ?

Your oblivion shall not bear evidence of your innocence. Because you are not innocent.


Une bulle est en train de naître de mon tympan. Elle sort du conduit auditif, tombe et s’étire, pour reformer une sphère blanche, légèrement luminescente et translucide. Mon bas-ventre me fait encore souffrir, mes lèvres engourdies par le froid deviennent collantes : elles sont scellées par la sève du lierre qui s’était allié quelques minutes plus tôt par la sève épaisse et visqueuse des roses de cette personne sombrement encapuchonnée. Je ne peux plus parler, je n’avais même pas encore parlé ! Mes yeux, gonflés d’incompréhension et par l’impuissance à laquelle la magie sombre et rampante de ces dernières minutes me confinait, je convoque les dernières forces physiques et mentales qui me restent, ferme les yeux (mais pas complètement) et j’élabore une évocation qui va émaner de mon cerveau.

Exavat dea silvas

Audiat strigam qui requiescava quam

Nella quella ex illium urbem 

Exavat dea silvas

Justitia atquem pace



Chloé