J’ai toujours vécu ici, à l’orée de ces bois. Enfin… je crois.
Ma maison arbore les couleurs et les odeurs de la forêt. Une verdure
smaragdine, souple et profonde comme de longs cheveux de fée, habille
ma toiture. Les fenêtres battent de leurs paupières parmes lorsque le
vent vient les enlacer de ses mains impolies. Le lierre, le jasmin et
la vigne ont grignoté mon crépi, tant et si bien que je ne sais plus
très bien si je suis dans ma maison ou dans ma forêt.
Parfois, je pose la main contre un mur et j’entends battre quelque chose derrière.
Je préfère ne pas chercher quoi.
Le matin, le soleil perce mes volets effrités et vient caresser le
tissu qui me recouvre. Est-ce de la peau ou de la fourrure ? Je ne sais
plus trop. La lumière a le goût doré du miel et laisse sur mes draps
une odeur de feuilles froissées.
La nuit, le consortium des hérissons et des hiboux me berce doucement.
Les soirs de pleine lune, je hurle avec les louves. Au matin, ma
pelisse respire le santal et le pin.
Mon jardin me nourrit, m’habille, me conte des histoires étranges. Il
sait ce dont j’ai besoin avant même que je le sache moi-même. Une
racine apparaît sous mes doigts lorsque j’ai faim ; une baie mûrit
juste au moment où j’y pense. J’ai cessé depuis longtemps de lui
demander comment il fait.
Je passe le plus clair de mon temps à faire mijoter des chaudrons qui,
une fois en pots, partent à la cave et sont oubliés pendant quelques
années. Certaines préparations se souviennent de la date à laquelle je
les ai enfermées. D’autres, paraît-il, savent quand je reviendrai les
chercher.
Et puis il y a ces champignons qui poussent depuis peu, partout où ils
peuvent s’accrocher. De petits chapeaux rouges émiettés de neige, des
collines vallonnées d’ocre et de brun parcheminé, ou encore ces longs
filaments opalescents qui reflètent l’éclat de la lune. Certains
brillent à peine lorsque je leur parle, d'autres se retournent pour
tendre une oreille. Je ne me souviens pas les avoir plantés.
Les fils nacrés s’insinuent dans tous les interstices de ma maison :
sous les plinthes, derrière les armoires, entre les lattes du plancher.
Ils courent jusque dans ma chambre et s’enroulent autour des pieds de
mon lit, comme un insidieux invité, ou comme un hôte tant attendu.
Cela fait si longtemps que je n’ai pas conversé avec une âme humaine.
Il faut dire que la forêt me nourrit de ses secrets. Elle me parle dans
le bruissement des feuilles, dans les craquements du bois, dans le
parfum humide du pétrichor. Parfois, elle me murmure des noms que je ne
reconnais pas.
Mais cette nuit encore, alors que je dormais profondément, des ombres aux mains crochues sont venues frapper à ma fenêtre.
Tap tap.
Je me suis réveillée sans savoir pourquoi.
Tap tap.
La chambre sentait soudain la mousse gorgée de rosée mêlée à une odeur froide et métallique que je n’arrivais pas à nommer.
Je ne sais pas si je dois laisser entrer la nuit cette fois-ci ou non.
Je reconnais les âmes de la forêt, et celle-ci est… différente.
Dans sa manière d’attaquer ma vitre, tranchante et exigeante. Comme si
je lui devais quelque chose. C’est étrange, cette sensation. Comme de
vieux amis qui se retrouvent vingt ans plus tard. Et l’un d’eux vient
chercher son dû. Sauf que j’ai oublié ce que je lui devais.
Choisissez la suite du récit...
1. Je rassemble tout mon courage et décide de me lever pour ouvrir la fenêtre.
2.Ma
maison semble entendre mon interrogation et dans ma main je découvre
un papier froissé.
3.Comment pouvais-je me reposer sur ma mémoire si l'empreinte de l'oubli marquait encore la plante de mes pieds?
4. Qui cela peut-il bien être?
Musique : "La Double Vue" composée par Jérémie Bour & Claire-Marie Bordo